On est ici en compagnie du vice depuis le matin jusqu’au soir . Il y a un ordre de succession dans la volupté , qui forme un enchaînement d’amusements frivoles . Le matin on se promène , l’après-midi on se masque , le soir on va au théâtre , et on passe le reste de la nuit au jeu ou avec des femmes .

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Les Vénitiennes sont belles , mais elles sont encore plus galantes . La république leur en donne la permission ; car tout émane ici du grand conseil . Pendant six mois de l’année , on se livre à la folie et à l’extravagance ; et afin qu’on puisse le faire plus librement , la république permet le déguisement . Il est libre ici à tout le monde de s’abandonner à toutes sortes de débauches . Cela s’appelle , dans la langue du pays , jouir du privilège de la liberté ; et on est si libre qu’on est affranchi de tous remords . Il y avait autrefois dans cette ville des femmes de prostitution publique , qu’on méprisait autant que leur état les rendait méprisables . Cette dépravation n’est plu ; une plus distinguée a pris sa place . Les dames Vénitiennes se sont faites courtisanes .                                              L’espion Chinois - le mandarin SIN-HO-EI .

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L’état des mœurs ici est à peu près le même qu’au temps des doges : une femme est vertueuse (suivant le code) quand elle se borne à son mari et à son amant ; celles qui en ont deux , trois , ou plus , sont quelques peu ‘’légères’’ ; mais ce sont seulement celles qui ne connaissent pas de bornes et formes des liaisons basses , qui sont considérées comme foulant aux pieds de la modestie du mariage . Byron

D’autre part , les femmes se dédommagent ; quoi qu’elles fassent , on le tolère .  E donna maria ta , ce mot excuse tout . Ce serait une espèce de déshonneur pour une femme s’i elle n’avait pas un homme publiquement sur son compte . Le mari ne l’accompagne jamais , il serait ridicule ; il accepte à sa place un sigisbée . Parfois ce suppléant est désigné dans le contrat ; il vient au matin au lever de la dame , prend le chocolat avec elle , l’aide à sa toilette , la conduit partout et la sert ; souvent , si elle est très noble , elle en a 5 ou 6 , et le spectacle est curieux aux églises quand elle donne à l’un son bras , à l’autre son mouchoir , à l’autre ses gants ou son manteau . La mode a gagné les couvents . Point de jeunes religieuses bien faite qui n’ait son cavalier servant . La plupart ont été cloîtrées de force , et disent qu’elles veulent vivre en femme du monde . Elles sont charmantes avec leur cheveux frisés et annelés , avec leur petite pointe de gaze blanche qui avance sur le front , avec leur habit de camelot blanc , avec les fleurs qu’elle mettent sur leur poitrine découverte . Elles peuvent voir qui leur plaît , envois à leurs amis des bonbons , des bouquets ; au carnaval , elles se déguisent en dames et même en hommes , viennent ainsi au parloir , et y font venir des courtisanes masquées . Hippolyte Taine

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Il y a des rues tout entières pour les filles de joie qui se donnent à tous venants : et au lieu que tout est noir et sombre dans les habits des autres personnes ; celle-ci sont vêtues de rouge et de jaune comme des tulipes ; la gorge fort ouverte ; un pied de fard sur le nez ; et toujours un bouquet sur l’oreille . On les voit par douzaine aux portes et aux fenêtres , et ceux qui passent par là n’en échappent guère sans avoir quelques manches déchirée . L’usage des concubines est tellement reçu , que la plupart des femmes vivent en bonne intelligence avec leur rivales et c’est ainsi que les hommes remédient aux défauts personnels des filles qu’ils épousent . Il y a aussi une sorte de concubinage fort usité parmi ceux qui sont sujets à quelques scrupules de conscience ; chose à la vérité fort rare à Venise ; c’est une espèce de mariage clandestin , dont la cérémonie ne se fait que longtemps après la consommation , et pour l’ordinaire , quelques jours seulement , ou quelques heures avant la mort de l’une des parties . Les hommes trouvent cette manière commode , parce qu’elle gêne extrêmement les femmes , et qu’elle leur donne un esprit de complaisance perpétuelle , dans la crainte qu’elles ont toujours d’être renvoyées . Je connais un riche marchand qui vit ainsi depuis vingt ans avec sa compagne : quant il est en bonne humeur , il lui promet de l’épouser en mourrant et de faire leurs enfants héritiers . Au reste , la pratique la plus ordinaire et de vivre sur le commun , à tant tenu , tant payé , jusqu’à la première envie de changer , sans femme ni concubine fixe . Ceux qui n’ont pas le moyen de fournir seuls à la dépense , s’associent avec deux ou trois de leurs amis ; et cette pluralité qui serait incompatible ailleurs , ne fait ici que serrer le nœud de l’amitié , entre ces compagnons de même fortune . Maximilien Misson

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Pour épuiser l’article du sexe féminin , il convient ici plus qu’ailleurs de vous dire un mot des courtisanes . Elles composent un corps vraiment respectable , par les bons procédés . Il ne faut pas croire encore , comme on le dit , que le nombre en soit si grand que l’on marche dessus ; cela n’a lieu que dans le temps des carnaval , où l’on trouve sous les arcades des Procuraties autant de femmes couchées que debout ; hors de là , leur nombre ne s’étend pas plus du double de ce qu’il y en a à Paris ; mais aussi elles sont fort employées . Tous les jours régulièrement , à vingt-quatre ou vingt-quatre heures et demi au plus tard , toutes sont occupées . Tant pis pour ceux qui viennent trop tard . Nous avons eu quelques peine à nous mettre un peu dans le beau monde ; nous sommes arrivés dans des circonstances défavorables . La Sérénissime République venait de faire main basse sur près de cinq cent courtiers d’amour qui , abusant de leur ministère public , s’en allait offrir à tous venants , sur la place St Marc , madame la procuratesse celle-ci ou madame la chevalière celle-là ; de sorte qu’il arrivait quelquefois à un mari d’entendre proposer sa femme . On a réformé cette licence trompeuse et insolente . Le président de Brosses

Au XVI ème siècle , les courtisanes sont tellement nombreuses à exercer leur profession , que l’on a dressé des catalogues tarifés et régulièrement mis à jour . J’oubliai l’essentiel : l’étrange enchantement d’une foule vide de bruits . La magie de la mascarade émane de la trouée tragique du regard dans le désincarné du masque . Mais aussi et surtout de son silence .  Même si aujourd’hui les masques ne tiennent plus sur le visage à l’aide d’un bouton intérieur que l’on mord et qui interdit toute parole , un masque ne parle pas , ou alors d’une pression des yeux , ou d’un pincement de doigt . Et un masque ne marche pas, il vogue, il flotte , il glisse comme un esprit évanescent .

Mais peut être en est-il un ?

Texte extrait de l'excellent livre "Instantanés Vénitiens" de Christine Nilsson éditions Harfang

Admirer être admiré, telle est la rêverie à laquelle le carnaval nous convie, la rêverie des êtres humains réunis par le plaisir.